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L’Eurasie ! Voilà une notion bien lointaine, vaguement étudiée durant un cours de géographie au collège ou au lycée par les étudiants français… Le bon sens des géographes est ici limpide, le mot comme sa définition rassemble deux entités, deux territoires, deux identités : l’Europe et l’Asie unie, du Finistère à Pékin en passant par Moscou…

Peu employé, d’une utilité contestée et recouvrant des domaines aussi larges que vagues ; le terme d’Eurasie semble être un artefact farfelu inventé par quelques géographes et géologues soucieux de définir ce grand bloc entre Europe et Asie avec pour seule frontière les montagnes de l’Oural ou le détroit du Bosphore.

Pourtant, le terme d’Eurasie semble résonner tout autrement pour la pensée et les intellectuels russophones : plus géopolitique que géographique et surtout bien plus pragmatique qu’idéal. En effet, des intellectuels russes (philosophes, historiens, politologues, sociologues ou encore religieux) soucieux de redéfinir la place et le rôle de la Russie au sein de la géopolitique mondiale ont eu l’idée de réalimenter, de moderniser et enfin d’assumer un ancien mouvement de pensée apparut au cours des années 1910 dans les salons ésotériques de Moscou. Au début, le constat est simple : la Russie, immense territoire riche en matières premières demeure le « pivot » entre le continent européen et asiatique, entre l’océan et le monde. Un potentiel plus que remarquable méritant d’être maîtrisé à tout prix par le « plus fort », c’est à dire l’Empire russe.

Oublié pendant les deux guerres mondiales et les différentes purges et « réformes » communistes, le concept semble renaître après 1945… Dès 1942, John Spyksman énonce pourtant la théorie du « Rimland » : bordure continentale de l’Eurasie : « Qui contrôle le Rimland contrôle l’Eurasie. Qui contrôle l’Eurasie contrôle les destinées du monde ». On trouve ici la source théorique de la stratégie de « containment », c’est à dire l’endiguement de l’expansion de zones d’influences du communisme énoncée en 1947 par le président américain Truman.

La fin de la Guerre Froide remet tout en question : démembrement de l’URSS qui dominait alors l’Eurasie, hégémonie des États-Unis et émergence de la Chine… sont autant de facteurs qui ont poussé au « renouveau russe » entamé par Vladimir Poutine au tournant des années 2000.

Le monde de l’après-bipolarité est un monde « post-moderne », marqué par de nouvelles valeurs (le capitalisme conquérant, le retour de la religion, la revanche d’un sentiment nationaliste, l’apparition d’un sentiment écologique…) et à la tête duquel se trouverait la Russie post-totalitaire.

Poutine a alors un rôle primordial : réhabiliter, philosophiquement et politiquement, la notion d’empire ; Il espère ainsi effacer les ruptures idéologiques et dessiner les lignes de continuité entre tsarisme, Union Soviétique et période contemporaine.

L’empire, entité anhistorique, serait alors la construction étatique « naturelle » de l’espace eurasien, seul moyen de garantir la préservation des cultures nationales tout en restant l’expression de l’identité russe dominante ; Même si l’eurasisme à proprement parlé définissait cet espace russe autant russo-orthodoxe que turco-musulman, la nouvelle définition a été réécrite pour les besoins du « renouveau russe ».

La doctrine énoncée par Zbigniew Brzezinski est à cet égard très révélatrice ; cet ancien conseiller de Jimmy Carter entend convaincre les États-Unis qu’ils ne resteront en position de force qu’en divisant l’Eurasie. Donc, en empêchant l’émergence ou la réaffirmation des puissances russe et chinoise et a fortiori leur alliance. En témoignent les efforts de Washington pour intégrer à l’OTAN le plus grand nombre possible de pays de l’ex-bloc soviétique ou pour dénoncer, dès 2005, le « collier de perles » chinois, à savoir la succession de bases navales et de points d’appui que Pékin organise afin d’assurer la sécurité de ses approvisionnements énergétiques…

De nos jours, l’idée d’Eurasie a fait du chemin, elle s’est lissée pour satisfaire l’idéologie en cours au Kremlin pour dessiner l’avenir géopolitique de la Russie.

Pour Alexandre Douguine, l’un des fondateurs de ce néo-eurasisme (et conseiller à la Douma et auprès de Poutine), l’idée reste un « mythe fondateur », une « séduction de l’âme russe »; pour les russes, il s’agit de prendre conscience de leurs forces, de leur Histoire et de leurs possibilités futures entre un « Occident en croisade contre eux » (espace décadent et néfaste) et un « Orient partagé entre poussée d’un islam radical et conquête stratégique chinoise ». Car la Russie dans son histoire a toujours été d’une âme conquérante que ce fut avec le pan-slavisme des Tsars ou le communisme des Soviets. Ce « messianisme » russe a donc des racines à la fois profondes et nouvelles, profondes de par son passé donc et nouvelles de par les enjeux mondiaux qu’elle peut revêtir.

L’eurasisme se veut européen, un ensemble nouveau et ancien à la fois qui posséderait une identité culturelle spécifique, marquée par la rencontre des peuples des steppes, souvent musulmans et du messianisme russe orthodoxe mais cela dans une dimension civilisationnelle, comme alternative à un Occident jugé décadent et matérialiste.

L’eurasisme est déjà un concept politique réel et non plus une vague notion ésotérique issue d’esprits humanistes ; ainsi, l’Union eurasiatique se prépare pour 2015, avec pour noyau dur la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan, qui disposent déjà d’un espace économique commun depuis le 1er janvier 2012.

La situation ukrainienne s’inscrit par conséquent pleinement dans la construction de ce concept, c’est une première barrière, une manœuvre de l’Occident pour forger un « cordon sanitaire » empêchant la prise de contrôle par Moscou de son « étranger proche ». Mais l’Union eurasiatique se veut plus large, visant aussi une inscription dans l’espace asiatique en forte émergence (partenariat avec la Chine, la Mongolie, le Vietnam…).
Mais la question demeure : l’Union eurasiatique sera-t-elle une simple zone commerciale ou une nouvelle URSS déguisée ?

Entre Russie et États-Unis, quel choix au final pour l’Europe ?

Elle se trouve confrontée à un dilemme : Est ou Ouest ? À l’Ouest, des liens multiples, politiques, économiques, culturels, idéologiques, que le terme atlantisme résume. À l’Est, une réalité géographique fondamentale, celle de la continuité territoriale européenne avec pour atouts les immenses ressources et opportunités russes mais aussi de manière indirecte asiatiques.

L’eurasisme agit aujourd’hui tel un repoussoir à Bruxelles. L’idée atlantiste avance en revanche, au point de se confondre avec celle d’Europe politique et économique, une Europe fédérale avec la résurgence du concept des « États-Unis d’Europe ». Les élargissements de l’Union européenne depuis 2004, jusqu’en 2013 démontrent aussi une volonté de contrebalancer les idées reçues : on ancre à l’Ouest atlantiste, des états de l’Est autrefois profondément liés à la mère patrie russe. La plupart de ces États, y compris les pays baltes, ont ensuite rapidement intégré l’OTAN. De même, la réaction russe en Ukraine, forte, cohérente et victorieuse semble avoir pour première conséquence une accélération des négociations autour de l’accord de libre-échange entre les États-Unis et l’UE.

Mais l’idée eurasienne dispose aussi d’arguments politiques et surtout, économiques. La perspective de l’Eurasie n’a jamais totalement déserté l’horizon politique européen. Le général de Gaulle parlait déjà d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural » ; François Mitterrand évoquait en 1992 une Confédération européenne incluant la Russie, afin de réconcilier une Europe où le rideau de fer venait de s’effondrer. Mais ce sont surtout les perspectives économiques qui plaident pour un plus vif intérêt de l’Europe, compte tenu de l’émergence de l’Asie et du « basculement du monde » vers l’océan Pacifique, où elle ne dispose d’aucun accès hormis ces « confettis d’empire » en grande majorité français… La seule Russie constitue un intérêt évident, au-delà de son rôle de fournisseur d’énergie : celui de relais de croissance pour une UE en panne. Le pays a en effet compté pour 2 % de l’accroissement du PIB mondial en 2013, contre 1 % pour ceux de l’Union européenne.

Si le Kremlin réussit à rendre efficace et surtout séduisant son projet d’Union eurasiatique, le regard des Européens pourrait se modifier au regard des besoins et des perspectives des entreprises européennes, aujourd’hui bien implantées à Moscou.

Tribune de Jérôme Cochet

Au-delà de l’Europe, l’Eurasie !

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